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Déviation de Jargeau : un GPII par-dessus la Loire

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Depuis plus de 20 ans, les écologistes ont fort à faire avec les projets routiers et autoroutiers du conseil départemental du Loiret. Dernier projet poursuivi par les bétonneurs : 15 kilomètres de voie rapide qui devraient franchir la Loire en pleine zone Natura 2000 (ci-contre manif sur le site en 2007). L’opposition à ce projet a valu à Thierry Soler d’être le premier écologiste élu au conseil général du Loiret en 2008. Il n’a pu convaincre l’assemblée départementale de choisir une alternative à ce projet et, encore une fois, c’est désormais vers la justice que se tournent les écologistes.

Peux-tu nous dire pourquoi la déviation de Jargeau est un projet « inutile » ?


Thierry Soler : Dans les années 1990, les élu-es du Loiret se sont mis en tête qu’une croissance inéluctable du trafic routier conduirait à l’engorgement des routes départementales (la suite prouvera que non). En basant le développement économique sur le concept fumeux d’attractivité territoriale et sur la logistique, on imagina un grand contournement d’Orléans avec une série de déviations routières.
De nombreuses associations qui s’y opposèrent, rassemblées pour une pétition auprès du Parlement européen qui adopta une résolution qualifiant les différents projets de « superflus » et condamnant explicitement la déviation de Jargeau et le nouveau pont prévu sur la Loire qui menaçait « de violer les directives européennes Oiseaux et Habitats ». Cette décision reposait sur la mobilisation de député-es européen-nes écologistes comme Margarete Auken, David Hammerstein et Marie-Anne Isler Béguin (et par la suite Sandrine Bélier).
Après 20 ans de justifications diverses, la déviation de Jargeau vise seulement à soulager les riverains de la pollution des camions. Or, le dossier du Conseil général annonce plutôt un report des nuisances un peu plus loin et une augmentation globale de la circulation. Non seulement ce projet manquerait son objectif mais, en gaspillant 100 millions et 100 hectares de terres agricoles et d’espaces naturels, il détruirait une biodiversité remarquable, repousserait la transition énergétique d’un demi-siècle et assècherait les finances publiques.

Ton élection aurait-elle pu changer la donne et éviter que ce choix soit « imposé » par les élu-es départementaux/ales ?

Thierry Soler : Mon opposition aux déviations routières a joué un rôle indéniable dans mon élection mais cela n’a pas suffi pour que la majorité entende le message. La crispation était déjà trop forte pour que le débat se rouvre sur le fond. Bien que je sois le seul élu ayant clairement mandat des électeurs sur ce dossier, on me répond qu’un élu contre 40, ça ne veut rien dire.
Néanmoins, ma présence dans l’institution a contribué à une plus grande exposition médiatique de cette question et avec plus de nuance que par le passé. Beaucoup d’arguments fallacieux ont disparu, le « grand contournement » a fait long feu et presque tous les autres projets de déviations ont été abandonnés. Je ne peux pas ouvertement revendiquer ces résultats qui ont aussi des raisons financières, mais la présence d’un opposant de l’intérieur a pesé. Nos assemblées sont souvent des chambres d’enregistrement mais certain-es de mes collègues finissent par se réveiller en voyant que, pendant que l’on construit des routes inutiles, leur canton d’élection attend toujours la maison de retraite dont il aurait besoin.

J’ai aussi pu souligner que le projet n’a jamais reçu de validation démocratique. La « concertation » s’est limitée à des réunions d’information des seuls habitants des communes supposées bénéficiaires de la déviation. L’information fournie par le conseil général était tendancieuse. Par exemple, sur les images, la route actuelle est couverte de camions tandis que la déviation est dessinée de façon épurée (ci-contre, image CD Loiret).

L’association Mardiéval et la coordination La Loire Vivra mènent la lutte contre le projet et rassemblent des centaines d’adhérents. A chaque consultation du public, les avis exprimés ont été majoritairement opposés au projet. Ce fut encore le cas à propos de l’utilité publique du projet. Des argumentaires très copieux et des centaines d’avis contraires ont été déposés dans les registres d’enquête. Cela n’a pas empêché la commission d’enquête de dénigrer ces opinions et de rendre un avis favorable au projet. Nous nous sommes aperçus peu après que le président de cette commission d’enquête nageait en plein conflit d’intérêt, sa propre épouse ayant participé aux élections départementales aux côtés du Vice-Président chargé du projet. Pourtant, le Préfet a joué les Ponce-Pilate et a signé la déclaration d’utilité publique (DUP).

Après cette DUP, quelles perspectives reste-t-il pour éviter le pire ?

Thierry Soler : La mobilisation ne fait que commencer. Il est clair que la DUP est une erreur d’appréciation de la part du Préfet et les associations vont déposer un recours administratif. En même temps, cette décision relance la procédure européenne car l’opposition du Parlement demeurait inopérante tant que le projet n’était pas « déclaré ».
Au niveau local, il va devenir de plus en plus flagrant que le conseil départemental se trompe de priorité. Le projet pluriannuel d’investissement accorde bien plus à cette déviation routière qu’à l’ensemble du plan adopté pour la rénovation et la reconstruction d’établissements d’hébergement des personnes âgées, dont le Loiret a grandement besoin. A chaque décision budgétaire, la contrainte va jouer contre le projet.
Avec une menace environnementale qui n’est plus virtuelle, la lutte devrait certainement s’élargir au-delà du département. Parmi les espèces rares mises en péril par le projet, des balbuzards pêcheurs ont fait leur nid en bord de Loire et reviennent désormais chaque année se donner en spectacle face à la caméra de Mardiéval et sous les yeux de naturalistes du monde entier. J’espère que ce projet qui pourrait les chasser de chez eux va mobiliser contre lui tous les défenseurs de la biodiversité ainsi que ceux qui veulent préserver les terres agricoles. Les orientations nationales et internationales contre le changement climatique doivent aussi conduire d’autres institution à s’intéresser à l’incohérence du conseil départemental du Loiret qui prétendit, à l’occasion de la COP21, que « le développement durable [serait] intégré comme prérequis dans chacune de [ses] politiques ».
En tant qu’élu local, je continue à militer aux côtés des associations auxquelles j’apporte un supplément de transparence quand l’institution renâcle à fournir des précisions.